Ostéopathie et sculpture
Depuis 10 ans que je pratique l’ostéopathie, j’ai décidé d’initier un processus de rédaction sur mes vécus et mes impressions concernant ma profession. Qui suis-je comme ostéopathe?
J’ai remarqué qu’à la manière du sculpteur, la technicité ostéopathique requiert calme, patience et vision globale.
L’Art du Toucher est à la fois compréhension de l’Autre (avec la nécessaire compréhension de ses besoins ainsi que le respect évident de ses limites) et synchronicité au corps vivant.
La roche semble inerte et immobile, mais sur une échelle de temps plus longue (modelage par le froid, la pluie, l’érosion…) et selon l’expérience de la personne qui la travaille (température de la pierre, résistance, texture…) elle devient un matériau palpable avec finesse. Je vois le corps comme ce matériau et le travaille selon ses propres lignes de force pour favoriser la naissance de l’oeuvre et lui apporter un aspect modifié par le sculpteur.
Comme ostéopathe, j’aborde le corps du patient en analysant des paramètres similaires (texture de la peau, chaleur, résistance…) et en réagissant à l’aide de techniques spécifiques. En tant que thérapeute, lors du traitement, j’ai besoin :
- d’une zone d’engagement = ou dois-je placer mes mains?
- une intensité = rapidement ou lentement?
- une force d’application = puissant ou léger?
- une profondeur de modelage = surface ou profondeur?
Le modelage
Pour initier ce modelage, je me fie à l’interrogatoire du début de séance, ainsi qu’aux informations fournies par le patient autour de son motif de consultation. J’adapte mon ressenti face à la personne et laisse s’exprimer les éléments non-verbaux du corps du patient et de mon propre corps. Il y a rencontre, synchronisation et action. Tout se joue dans le présent de la séance, ce qui rend, pour moi, cette pratique intense et originale (dans le sens naturel et primitif).
Le déroulé
D’un point de départ stratégique s’ensuit ce qu’on nomme, en ostéopathie, le déroulé. Il peut se définir comme suit: la zone de contact créée fait réagir le corps du patient et, celui-ci, à la manière de l’évitement (fuite, retrait…), dans la peur, avec augmentation de la fréquence cardiaque, des sueurs froides et du rythme du souffle, va engager soit un processus de défense physique interne, soit un processus d’encouragement vis à vis des mains du thérapeute. Avoir donné confiance à la personne par ses connaissances, son humanité et son expérience est essentiel à la bonne réaction du corps; le corps doit s’ouvrir et rendre une lecture possible de sa problématique liée aux aboutissements de la symptomatologie (les douleurs du motif de consultation).
À différentes profondeurs, sur différents tissus (peau, muscle, périoste…), plus le relâchement de la personne est profond, libre et agréable, plus le thérapeute peut laisser s’exprimer et percevoir les dysfonctions du corps (blocages, fixités, restrictions de mouvement, résistances…).
Ensuite j’applique différentes approches techniques:
- les déroulés de fascia
- les techniques Mitchel, Jones…
- les techniques de Cathy
- les techniques de mise en balance
- les points gâchettes (trigger points)…
et différents concepts comme:
- la biodynamie
- la connectivité par les fascias
- les liens somato-émotionnels
- la psycho-énergétique
- le focusing
- …
Le corps, en laissant le champs libre aux mains du thérapeute, se prend au jeu du lâcher prise et le lie, de façon paradoxale et souvent involontaire, à la notion de plaisir et de réticence. Vouloir ne plus souffrir ne signifie pas oser facilement et accéder au bien-être; l’ostéopathe que je suis, garde toujours en tête le fait que 90% des gens qui consultent vivent une souffrance associée à des douleurs aux symboliques personnelles diverses, récurrentes et, bien souvent, incomprises.
Le déroulé dure de quelques minutes à plusieurs séances avec des phases plus ou moins longues entre chaque transition
Les transitions
Les transitions sont des arrêts évidents et stratégiques du mouvement interne du corps. L’ostéopathe les ressent (perçoit) par une pause du mouvement tissulaire sur tous les niveaux, des plus profonds aux plus superficiels.
À cet instant, ces mécanismes qui stoppent le mouvement biomécanique et fluidique du corps, laissent la place à une dynamique énergétique puissante. Le corps est comme poussé au pied du mur et doit se réveiller et se surpasser pour dépasser l’obstacle (la lésion primaire: cause de blocages profonds ou secondaire, cause de douleurs qui font consulter); je nomme cela la résilience tissulaire, à la manière bio-psycho-physiologique, énoncée dans de nombreux ouvrages de psychologie.
La dynamique du corps se destine donc immédiatement à un changement:
- réalignement biomécanique de la colonne au niveau fonctionnel
- détente de tout le tonus musculaire
- détente du système nerveux volontaire et involontaire (neuro-végétatif)
- relâchement des spasmes viscéraux
- détente de l’expression du visage
- sensation de froid intense
- …
Au cours de cette transition, le corps a dépensé beaucoup d’énergie et d’émotions, il prend donc une pause de quelques minutes pour récupérer, tout est calme.
Le décryptage
Savoir anticiper les changements du corps, l’accompagner en rassurant la personne bercée par se laisser-aller de découvertes, comprendre la stratégie du ou des blocages, s’imposer un timing immédiat d’accommodation, me sont autant d’outils aussi nécessaires que la parole à la communication. Voici quelques exemples illustrés:
- la résistance du pouce est le reflet de tensions retenues vers la gorge, la clavicule et la poitrine; gauche pour le coeur et ses enveloppes, droite pour le poumon et le foie
- une tension du cinquième doigt traduit, elle, une résistance des chaînes musculaires postérieures du cou et des dorsales
- les tensions du bas du dos, au niveau réflexe et fascial, s’expriment, elles aussi de manière latéralisée, par des douleurs et des vides énergétiques de l’arche externe des pieds
- à l’opposé, des tensions de la loge pelvienne et du bas-ventre ont les gros orteils comme finalité
- …
On verra plus tard, de la même manière que l’action sur certaines parties de l’oreille (auriculothérapie), du pied, de la main et du crâne provoque des changements à distance, que le corps réagit aux stimulations thérapeutiques dirigées si, et seulement si, certains critères son appliqués (les chartes à description uniquement topographique disponibles sur des affiches, par exemple, se contentent d’être uniquement de la vulgarisation si les modalités d’exécution des techniques sont inconnues):
- quel point fait réagir quelle zone?
- quelle zone du corps est à “ralentir ou activer”?
- quelle zone stimuler en premier, sur quelle durée et selon quelle hiérarchie?
- comment observer les changements pour confirmer le bon déroulement de la séance?
- a-t-on bien analysé les signes externes (peau sèche, bouton, eczéma, kyste…) avant d’entreprendre leur modification?
- doit-on travailler simultanément deux zones du corps ou plus pour arriver au résultat escompté?
- …
La fin de séance
Je donne des explications sur les sensations éprouvées. J’explique à l’aide de simples images les mécanismes complexes qui se sont déroulés. Il est important, au cours de la séance, de bien expliquer, d’accueillir et de guider; il l’est d’autant plus lorsqu’un changement profond s’est opéré. Exercices, conseils posturaux et hygiène alimentaire sont discutés. À chaque séance, le patient effectue la même routine de façon plus fluide et plus rapide, avec des effets majorés pour de moindres efforts.
“Le patient est le seul à pouvoir agir sur sa condition, à connaître ses intentions profondes et à pouvoir entreprendre une démarche pour que sa situation s’améliore. Il peut consulter plusieurs thérapeutes et bénéficier de plusieurs thérapies simultanément selon ses volontés, sa compréhension globale du principe de changement et, bien évidemment, de son budget.
Le rôle du thérapeute est incarné par une vision altruiste et holistique. Le thérapeute se contentera donc d’aider le patient dans son processus de guérison par l’apprentissage de lui-même par les Autres.”
Brice Gagliardi, Ostéopathe D.O.